Redonner du sens au travail

Redonner du sens au travail : un enjeu coopératif, un enjeu de société

2025 est proclamée Année internationale des coopératives par l’ONU.

 

En France, cette même année, la santé mentale est érigée en grande cause nationale.
Deux actualités qui, mises en perspective, résonnent particulièrement dans un contexte où le lien entre travail et santé mentale apparaît plus que jamais évident.

La Grande Enquête sur la santé mentale au travail menée par l’IFOP en 2025 révèle des chiffres préoccupants :

  • 3 salariés français sur 4 ont déjà ressenti un trouble de santé mentale lié à leur travail au cours des cinq dernières années.
  • 3 sur 10 déclarent avoir vécu un burn-out sur cette période (35 % des femmes / 21 % des hommes).

Et le secteur artistique et culturel n’apparait pas comme particulièrement préservé, comme en témoigne le dernier rapport de la commission d’enquête parlementaire relative aux violences commises dans les secteurs du cinéma, de l’audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité du 2 avril 2025. Le rapport est accablant et cite notamment parmi les multiples facteurs favorisant les violences dans ce milieu spécifique « la très forte hiérarchisation qui caractérise ces milieux et la concentration de l’autorité aux postes à responsabilité ».

Pour une coopérative d’activité et d’emploi comme Azelar, pôle culturel de Graines de Sol SCIC, difficile de rester indifférent·e·s face à ces constats. Le cœur même de notre projet collectif repose sur la conviction qu’un autre rapport au travail est possible – et nécessaire.

 

Quand la recherche de sens au travail devient une aspiration révolutionnaire

 

Dans leur ouvrage Redonner du sens au travail – une aspiration révolutionnaire, Coralie Perez et Thomas Coutrot partent d’un constat fort : la crise du sens du travail n’est ni marginale ni passagère. Elle touche un large pan du salariat, toutes catégories confondues, et s’exprime à travers le mal-être, les démissions massives, le désengagement, voire des pathologies psychiques. Ils posent un diagnostic clair : la crise du sens au travail n’est ni un « malaise » passager, ni un simple « manque de reconnaissance ». Elle s’ancre dans un cadre organisationnel et politique où la logique de profit tend à éclipser la finalité sociale du travail.

Cette crise est structurelle : elle se nourrit d’organisations qui privent les travailleurs de leur autonomie, les empêchent de produire un travail de qualité et les coupent de l’utilité sociale de leur activité.

Pour les auteurs, le sens du travail repose sur trois piliers :

  • L’utilité sociale de ce que l’on fait.
  • La cohérence éthique avec ses valeurs.
  • La possibilité de produire un travail de qualité, selon ses propres critères, et de développer ses compétences.

Quand ces trois dimensions (ou une de ces trois dimensions) sont fragilisées par un management infantilisant, une course permanente à l’instantanéité et un pilotage par les chiffres, le travail se vide de son sens et les risques psychosociaux explosent.

La réponse, pour les auteurs, ne peut être qu’éminemment politique : mettre en place une véritable démocratie au travail, qui implique :

  • La participation réelle aux décisions.
  • La reconnaissance des savoirs d’expérience.
  • Le dépassement du modèle hiérarchique autoritaire.

Comme ils le rappellent :

« On ne pourra redonner un sens éthique, écologique et démocratique au travail qu’en transformant très concrètement ses conditions d’exercice, au plus près du travail vivant, pour qu’il prenne soin de notre monde, au lieu de le détruire. »

 

Azelar : cartographier ensemble notre sens du travail

 

Le lundi 7 juillet, le collectif Azelar, animé par Thomas Mougeolle, Maud Lechevallier et Sandrine Dupuy, s’est saisi de ce thème central : le sens au travail.

En s’appuyant sur deux lectures inspirantes :

  • Redonner du sens au travail (Perez & Coutrot)
  • Travailler sans patron (Simon Cottin-Marx & Baptiste Mylondo)

 

Après un temps d’échanges en petits groupes où chacun·e a partagé ses expériences — pertes de sens, sens retrouvé, ingrédients essentiels — la collectif a exploré deux questions :

  • Quels ingrédients trouvez-vous déjà dans la coopérative ?
  • Qu’aimeriez-vous y voir en plus ?

Chaque groupe a ensuite dessiné sa carte imaginaire du sens au travail en coopérative, inspirée de la carte de l’autogestion d’Adrien Zammit qui accompagnait l’ouvrage Travailler sans patron.

En rassemblant ces cartes, a alors pu émerger une seule et belle île, peuplée de lieux symboliques, poétiques et lucides :

La forêt des possibles, la montagne de l’utopie commune, le vent de l’exploration, le village du collectif inclusif et convivial, le désert aride de la compta, le sage de l’accompagnement, la prairie de l’inspiration, la forêt des projets fertiles, le bal des communs, la machine folle de l’expérimentation, le phare de l’équipe d’appui, la plage de la déconnexion menant à l’île du repos, la pharmacie des droits sociaux… et même un pont (mais à sens unique !) venant des terres hostiles vers l’île de notre coopérative idéale.

Un moment riche, nourri d’utopies concrètes, qui ouvre des pistes très tangibles pour continuer à faire d’Azelar un lieu où le travail garde, ou retrouve, tout son sens.

 

 

Démocratie au travail : de l’utopie à la pratique

 

Si l’on veut vraiment redonner du sens au travail, la démocratie en entreprise est donc une nécessité. Les coopératives, et particulièrement les CAE, constituent des laboratoires précieux d’expérimentation.

Ici, les salarié·e·s de l’équipe d’appui comme les entrepreneur·e·s salarié·e·s sont sociétaires : ils reprennent la main sur leur activité, participent aux décisions et partagent le pouvoir.
Et ce pouvoir n’est pas mobilisé pour maximiser le profit d’actionnaires extérieurs, mais pour servir directement celles et ceux qui travaillent.

En coopérative, la démocratie n’est pas un outil pour « motiver » ou « rendre plus productif » : elle est une finalité.

À Azelar, et plus largement Graines de Sol, nous cherchons aussi, en équipe d’appui, à travailler dans une logique d’horizontalité. Ce n’est pas toujours simple et cela exige de fréquents ajustements. Les outils de gouvernance partagée comme l’élection sans candidat ou la décision par consentement, peuvent parfois sembler longs, exigeants, voire épuisants. Mais cette recherche de démocratie est stimulante et donne du sens à notre action collective.

Comme le rappellent Cottin-Marx et Mylondo dans Travailler sans patron : L’impossibilité de bâtir une organisation parfaitement harmonieuse est une évidence : « une organisation humaine est toujours un lieu de conflits. En revanche, faire le choix des valeurs de l’ESS, c’est choisir ses problèmes. C’est faire face aux affres de la démocratie, aux dilemmes de l’équité et au casse-tête d’une structure horizontale …» et lutter contre la tendance à reproduire les logiques dominantes : hiérarchie, iniquité, contrôle et coercition. Il faut traquer sans cesse ces travers pour avancer. Mais tout cela donne du sens à notre travail.

En 2025, année des coopératives et grande cause nationale pour la santé mentale, nous avons plus que jamais besoin de ces espaces où l’on peut réinventer ensemble ce que travailler veut dire. Et où l’on peut, et doit, prendre soin des personnes, des communs et du vivant.

 

 

Sources :

Grande Enquête sur la santé mentale au travail : Enquête Ifop pour Moka.Care et le GHU Paris psychiatrie & neurosciences, Février 2025

COUTROT Thomas, PEREZ Coralie (2022), Redonner du sens au travail, une aspiration révolutionnaire, La République des idées/ Seuil.

COTTIN-MARX Simon, MYLONDO Baptiste (2024), Travailler sans patron, mettre en pratique l’économie sociale et solidaire, Folio actuel n°194

Rapport fait au nom de la commission d’enquête parlementaire relative aux violences commises dans les secteurs du cinéma, de l’audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité 02 avril 2025.

Retour sur le collectif Azelar du 7 juillet 2025, la Pipelette de juillet 2025.